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Interview

Matthieu Tordeur

Photographie Matthieu Tordeur

Matthieu Tordeur

Aventurier et membre de la Société des Explorateurs

21 mai 2021

"Je voulais faire l’expérience de la solitude sur une longue durée. Je crois qu’elle est devenue une forme de luxe aujourd’hui."



Matthieu Tordeur, vous êtes un aventurier qui fait beaucoup parler de lui... Racontez nous votre parcours !

Je suis un garçon de 29 ans passionné par l’aventure, le dépassement de soi, la rencontre avec les autres et avec soi-même. J’ai grandi en Normandie, puis je me suis expatrié à Londres pour suivre des études à King’s College avant de revenir en France et de suivre un master en Sécurité Internationale à Sciences Po Paris.

Malgré ma formation en géopolitique, j’ai été rattrapé par ma véritable passion : l’aventure. Depuis 10 ans maintenant, je fais des expéditions à vélo, en kayak, en kite, à pied, à la voile, en 4L, en skis… Je suis un aventurier touche à tout. De mes expéditions aux quatre coins du monde je rapporte des images, des histoires et des enseignements que je partage en conférences, en documentaires et en livres.



Vous êtes devenu le premier français et le plus jeune aventurier au monde à rallier le pôle Sud en solitaire à ski et sans ravitaillement. Comment en vient-on à se lancer dans pareille aventure ?

C’est le fruit d’un rêve et l’aboutissement d’une décennie d’expéditions. Enfant, je dévorais les aventures de Tintin et Milou, puis celles des grands explorateurs polaires comme Shackleton, Amundsen, Paul-Émile Victor, Jean-Louis Étienne… Ils ont été une source d’inspiration majeure dans l’entreprise de cette aventure. J’étais fasciné par ce grand Continent blanc, il est pour moi la dernière frontière sur Terre.

Je voulais faire l’expérience de la solitude sur une longue durée. Je crois qu’elle est devenue une forme de luxe aujourd’hui. À l’âge de 26 ans, c’était un beau cadeau que de s’offrir 50 jours pour soi et rien que pour soi, sans engagement, sans rendez-vous, sans notification… dans le plus grand désert de la planète.



Vous évoquez entre autre le thème du dépassement de soi dans plusieurs conférences que j'ai pu voir. Mais que ressentiez-vous exactement face à l'immensité blanche de l'Antarctique ? Comment se dépasser quand on ne voit pas le but de notre objectif et que chaque jour semble se ressembler ?

L’Antarctique est un continent grand comme 28 fois la France. C’est le continent de tous les superlatifs : il est le plus froid, le plus sec et le plus venteux du monde. Alors forcément quand on se retrouve seul face à cette nature et tout ce qu’elle a de plus extrême, on est assailli d’un sentiment de petitesse et de vulnérabilité. Pour tenir, il faut se fixer une routine, un cap, des protocoles et des objectifs. Pour ma part, j’avais une chance : j’avais fait le choix d’être ici. J’ai choisi de m’isoler du monde pour vivre un temps rien qu’avec moi‐même. Je me suis accordé un espace de liberté dans un espace de solitude. Ce qui compte dans ces moments c’est la raison d’être.



Au delà de cette thématique du dépassement de soi, il y a aussi une vraie question d'organisation et de rythme. Quels ont été les moteurs de votre exploit ?

Pour skier 12 heures par jour pendant 51 jours sans prendre un seul jour de repos, il était essentiel pour moi de structurer mes journées et de séquencer mon effort en une multitude d’objectifs. Le matin dans mon sac de couchage, si je pensais à l’arrivée ou à la fin de mon expédition, alors je me décourageais complètement. Il était trop difficile d’envisager une telle distance restante, la tâche me paraissait totalement insurmontable. Alors je divisais mon temps en 12 sessions d'une heure de ski, espacées de cinq minutes de pause. Une technique qui me permettait de me concentrer sur des objectifs à court terme qui mis bout à bout étaient autant de petites victoires.

J’ai puisé aussi beaucoup d’énergie en célébrant les différentes étapes de mon expédition (la mi-parcours, mon anniversaire...). Cela m’a aidé à maintenir le cap tout en prenant conscience du chemin parcouru. Enfin, il était primordial de se concentrer uniquement sur les choses que je pouvais maîtriser. À quoi bon lutter contre le vent, le whiteout, la neige molle… ? Je n’accordais de l’importance qu’aux variables que je pouvais influencer, contrôler et améliorer comme la gestion de ma foulée, de ma respiration, de mon alimentation…



Je vous ai entendu parler de "subterfuges" vous permettant de vous motiver, vous lever le matin et avancer. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’Antarctique est un milieu extrême caractérisé par sa grande vacuité, et c’est là tout son intérêt. Il n’y a pas d’autre issue que d’apprendre à s’apprivoiser. Que de se remettre en question en permanence. Une expédition en solitaire en Antarctique est une rencontre quotidienne avec soi. Elle vous pousse à mobiliser des ressources et des facultés que l’on ignore de soi. On entre dans une mécanique psychique assez particulière en repensant à des souvenirs, en se projetant dans le futur. Autrement, j’utilisais des moyens plus artificiels comme l’écoute d’un podcast ou de musique.



Comment avez-vous vécu le retour à la réalité, du moins à la civilisation ?

Au pôle Sud, il y a une base scientifique américaine sur laquelle travaille une centaine de personnes pendant l’été austral. Quand je suis arrivé, un pilote s’apprêtant à regagner la côte du continent dans un Basler BT-67, m’a proposé de me joindre à son équipage. Mais je n’étais pas du tout prêt à quitter ces lieux qui m’avaient tant fait rêver. Alors j’ai attendu qu’il revienne et suis resté 7 jours sur la base, entouré d’hommes et de femmes passionnés par l’Antarctique. C’était comme un sas de décompression avant le retour au Chili et en France.

Le retour à la réalité n’a pas été si violent que ça. C’est sûr, cela fait tout drôle au début de prendre à nouveau une douche tous les jours, de mettre un jean et une paire de baskets, mais on se réhabitue (trop) vite. Surtout, j’ai la chance d’avoir réussi à faire de ces aventures un métier. Mon expédition ne s’est pas terminée au moment où j’ai atteint le pôle. Elle continue de vivre aujourd’hui au travers de mes conférences, de mon livre et de mon film.



Vous êtes l’un des plus jeunes membres de la Société des Explorateurs Français : côtoyer de grands aventuriers comme Jean-Louis Etienne ou Thomas Pesquet vous donne t-il de nouvelles idées d'aventures ?

À la Société des Explorateurs, nous sommes tous animés par un même esprit d’aventure, de découverte et de transmission. Je suis très attaché à partager, à raconter et à sensibiliser. Je ne suis pas un scientifique ou un spécialiste de l’environnement, mais je me place en qualité de témoin pour faire le lien entre la communauté scientifique et le grand public. Je collabore actuellement à plusieurs projets pédagogiques et de sensibilisation au dérèglement climatique.



"Quand on se retrouve seul face à cette nature et tout ce qu’elle a de plus extrême, on est assailli d’un sentiment de petitesse et de vulnérabilité"

J'imagine que dans chaque expédition, il faut braver le danger, voire la mort... Comment gérez-vous ça ? Arrivez-vous à prendre du plaisir au quotidien malgré tout ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, je ne suis pas une tête brûlée. J’aime trop la vie pour m’en remettre à la chance ou hasard. J’ai fait mes classes en Arctique en m’entourant des meilleurs guides polaires pour apprendre à survivre dans ces environnements hostiles. Tout n’a été que cheminement, apprentissage et progression. Je crois que nous ne sommes pas égaux face à l’acceptation du risque et que cette dernière évolue en fonction de l’expérience. Mes aventures ne répondent d’aucune fuite. J’aime autant le départ en expédition, que le retour à la maison. Préparer et mitiger les risques en amont est indispensable, mais il faut aussi accepter de ne pas pouvoir tout contrôler. Paul-Émile Victor avait une belle formule à ce sujet : « Dans l’aventure, rien ne doit être laissé à l’imprévu mais tout est imprévisible. »