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Interview

Mélanie Marcel

Photographie Mélanie Marcel

Mélanie Marcel, fondatrice de SoScience

5 mai 2021

Et si la recherche et l’innovation avaient pour objectif premier de servir l’intérêt général ?



Mélanie Marcel, vous êtes ingénieur spécialisée dans la physique des ondes et les neurosciences, aujourd'hui à la tête de SoScience. Racontez-nous votre parcours.

Je suis née en France et j’ai eu un parcours assez classique. J’étais plutôt bonne élève et assez douée autant en sciences qu'en lettres. Quand j’ai dû faire un choix, je suis partie vers les sciences parce que, depuis toute petite, je suis convaincue que c’est ce qui permet de faire avancer l’humanité.

Quand j’étais toute petite, je devais avoir dans les 8 ans, j’étais persuadée d’avoir trouvé un vaccin contre le SIDA en faisant des petites expériences. Je cogitais déjà pas mal à cet âge. Mon grand-père a combattu le fascime et je pense que cette idée de vouloir lutter pour améliorer le monde est très ancrée en moi. Ce passé familial a changé pas mal de choses dans ce que j’ai fait dans ma vie et ma carrière, car au final c’était la question de la “justice” qui ressortait dans tout ce que j’entreprenais.



Vous avez porté vos premières recherches sur les interactions machines / cerveaux, notamment au Japon chez NTT : en quoi cela consistait-il ?

Avec cette idée que la science pouvait sauver des vies, j’ai décidé de me spécialiser dans des recherches sur l’interaction machine-cerveau. Une des applications possibles était par exemple de redonner à des personnes tétraplégiques l’usage de leurs bras et jambes avec des électrodes implantées dans le cerveau. Coupler cela à un exosquelette permet de reprendre le contrôle et de retrouver une réelle mobilité.

Je me suis retrouvée à travailler au Japon chez NTT, parmi les équipes les plus en pointe, pour étudier cette fameuse interaction machine-cerveau. C’était passionnant. Je me suis même retrouvée à inventer des techniques de microchirurgie !

Mais en tant que scientifique, j’ai été en même temps frappée par le fait que l’on m’orientait, que je n’avais pas mon mot à dire sur le résultat. NTT voulait à l’époque travailler sur le futur de la télécommunication, et donc sur la possibilité de connecter un téléphone portable directement au cerveau. Je n’avais aucune maîtrise des résultats possibles. J’ai donc voulu reprendre en main cette maîtrise et j’ai créé SoScience.



Aujourd'hui, SoScience crée les conditions favorables à l’émergence de pratiques d’innovation et de recherche ayant pour but de répondre à des enjeux sociétaux. Pouvez-vous nous expliquer votre rôle et votre vision ?

Il s’agit de repenser la façon dont on utilise le résultat de nos recherches. De redonner du pouvoir de choix sur la production scientifique et de mettre le savoir en question au sein de la société. C’est la vision à long terme : démocratique, participative...

La mise en œuvre plus concrète et directe : nous montons des programmes d’open innovation, des programmes de recherche qui sont co-créés avec tous les acteurs qui sont partie prenantes : des scientifiques, des entrepreneurs sociaux, des ONG… La société civile ne participe pas assez aujourd’hui à mon sens. Comment pouvons-nous reprendre le pouvoir dans la mise en œuvre des technologies qui nous entourent ? C’est ce à quoi nous travaillons chez SoScience.



Elon Musk développe Neuralink, une puce qui permet de "connecter" son cerveau. Ce qui laisse craindre à beaucoup une utilisation débridée de la science, sans concertation. Qu'en pensez-vous ?

Ce qui est intéressant à noter, c’est que Musk propose et développe des technologies car c’est sa vision. Il impose au monde, sans possibilité pour nous (récipiendaires et utilisateurs de ces technologies) de choisir ce que l’on peut en faire. Or je suis intimement persuadée qu'il ne faut pas voir le progrès comme quelque chose d'inéluctable. Quand j’entends dire “si nous ne nous dépêchons pas, c’est la Chine qui le fera” par exemple, je ne suis pas d’accord avec ce que cela induit.

Aujourd’hui les choix sont faits par des entrepreneurs qui ont des positions un peu tyranniques. Cela vide la démocratie de sa substance. Cela ne sert plus à rien de voter pour des gens qui n’ont plus la mainmise sur ces sujets et qui sont dépassés par des entrepreneurs qui imposent leur vision de la société de façon unilatérale.

Nous voyons souvent le progrès comme quelque chose de linéaire. Il est vrai qu’Elon Musk accélère le progrès d’une certaine façon, mais peut être avec des œillères qui empêchent de voir s’il n’y a pas mieux à faire pour la société en regardant un peu à côté, en empruntant des voies différentes.



Qu'avez-vous retenu de votre passage au Japon ?

Il y a beaucoup de choses à dire ! Je pourrais faire une interview entière sur le Japon ! Le plus important, c’est à quel point le Japon est différent de tout ce que j’ai vécu auparavant et depuis. Ce que j’ai retenu c’est une forme d’ouverture et de curiosité que j'ai gagné. Qu’il ne faut pas du tout hésiter à aller vers la différence.

Cela a clairement changé ma façon de voir le monde. Tu te rends compte que c’est enrichissant d’être dans un lieu où tu perds tes repères. Le Japon est ce qu'on appelle un pays développé : c’est très marrant car tu te retrouves dans un pays au même “niveau” que d’autres pays développés, mais rien n’est similaire. De l’aéroport à l’hôtel, de la vie chez toi à la vie extérieure, pour aller manger par exemple, cela devrait être à peu près la même expérience. Mais en fait tout est différent. Le Japon a fait des choix dans son développement qui font que la vie quotidienne est totalement différente. Prenons l’exemple des WC qui font tant rire les touristes : même usage, et pourtant tout est totalement différent : au Japon, les WC chauffent le siège, font de la musique, te nettoient automatiquement… Cela souligne bien à quel point pour de mêmes sujets, et avec le même "niveau" technologique, tu fais des choses différentes de par ta culture et tes choix de société.

Par ailleurs, je suis arrivée au Japon l’année de Fukushima. J’ai vécu les coupures de courant à Tokyo, devoir consommer les produits venant de cette région sinistrée afin de soutenir l’économie locale… La question des choix techniques était d’autant plus fascinante que j’ai vécu dans un endroit où une catastrophe industrielle majeure avait eu lieu.



Vous êtes intervenue pour Google X. Racontez-nous.

C'était assez unique et exceptionnel d’être invitée chez Google X car c'est souvent nommé les laboratoires secrets de Google. Je suis venue présenter des critères d'innovation responsable, on m’a fait visiter les locaux. J’étais venue pour intervenir sur mon sujet d’expertise : comment faire de la recherche et de l’innovation à fort impact social. Pour Google X, il s’agit toujours de lancer une technologie très avancée, une percée totale, avec un potentiel de business fort. Et ils ajoutent obligatoirement l’idée d’un impact social et environnemental, pour minimum un milliard de personnes !

Ils m’ont demandé de parler de l’impact positif quand on est sur des technologies très avancées. J’ai beaucoup insisté sur le fait que les process de R&D doivent être différents. Notamment en prenant en compte le fait qu’il faut prendre les parties prenantes et les faire participer à chaque étape de l’innovation.

Le problème chez Google, c’est qu’en mettant en œuvre les process classiques d’innovation, tu es confronté aux problématiques classiques induites. Cela ne suffit pas. L’intention ne suffit pas. Le vrai moyen d’avoir de l’impact, c’est la façon dont tu associes d’autres acteurs.



Si vous en aviez la possibilité, que feriez-vous pour changer le monde ?

Si j'avais une baguette magique, je refonderais la démocratie. Pour en faire une démocratie industrielle ou technologique. Je l’ai déjà dit, mais la technologie ou la science sont les choses qui impactent le plus l’être humain et notre planète. Et pourtant la plupart des gens n’ont aucun pouvoir à ce sujet. Il faut redonner du pouvoir aux gens à ce niveau.

C’est un peu l’équivalent d’être dans les années 1500 et d’être à mille lieux d’imaginer ce qui va se passer en 1789. SoScience c’est un moyen pour moi d’être un penseur des années 1500 et d’essayer de faire advenir ce qui va se passer en 1789.



"Si j'avais une baguette magique, je refonderais la démocratie. Pour en faire une démocratie industrielle ou technologique."

Si vous pouviez voyager dans le temps, quel conseil donneriez-vous à l’enfant que vous étiez ?

Absolument rien. Je ne lui dirais rien. Je suis convaincue que tout se passe toujours au mieux, que la seule chose qui compte sont les choix qu'on fait à l'instant T. On les fait pour des raisons précises, qui ont du sens pour nous à ce moment-là, ça ne sert à rien de vouloir les changer. Au pire, je lui dirais “Va jouer!”.
C'est la seule chose qui compte !