Français
Français

Interview

Nils Aziosmanoff

Nils Aziosmanoff

Président cofondateur du Cube

20 mai 2021

Il dirige aujourd’hui trois sociétés dont « le Cube », un centre de création lancé en 2001 et ouvert à tous, qui permet de créer, d’échanger, de partager avec des acteurs et des artistes du numérique.



Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours et quelles sont vos activités du moment ?

Musicien de jazz dans une première vie, j’ai dirigé un conservatoire de musique et de danse tout en créant les premières formations en informatique musicale à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) ainsi qu’à l’Institut International de l’Image et du Son (3IS). J’ai créé ART3000 en 1988, un collectif interdisciplinaire qui a édité le revue Nov’Art, organisé près de 1 000 événements et ouvert un lieu de résidence d’artistes. Lauréat d’HEC Challenge+, j’ai participé à la création de plusieurs entreprises innovantes dans le domaine de l’édition numérique. Depuis 2001 je suis Président cofondateur du Cube, 1 er centre de création numérique en France. Nous avons soutenu plus de 4 000 artistes de la scène internationale, et 400 productions. Nous avons également tout un programme de formations afin
d’accompagner la transition dans l’éducation et les entreprises. Je dirige notamment le séminaire « Dans la disruption, les nouveaux imaginaires du numérique » à Sciences Po et à l’Institut Mines Télécom, et anime les «Rendez-vous des Futurs », plus de 130 émissions
avec des invités tels que Jeremy Rifkin, Claudie Haigneré, Cynthia Fleury, Etienne Klein, Cyril Dion, François Taddei, Pascal Picq et plus de 200 autres…



A l’ère de la transition numérique, comment l’Homme s’adapte-t-il ? Et quelle est sa place dans un monde largement numérisé ?

L’homme crée l’outil qui façonne l’homme, c’est un processus à l’œuvre depuis la nuit des temps mais qui aujourd’hui prend une nouvelle tournure avec les machines intelligentes qui nous challengent dans tous les domaines. Elles nous poussent à développer ce qu’elles
n’ont pas : notre humanité, ce que le philosophe appelle « l’âme de la statue ». Alors que l’humain est aujourd’hui menacé par sa propre disparition, les technosciences repoussent les limites de l’impossible dans tous les domaines. Jamais notre créativité n’a été à ce point
convoquée. Pour Picasso, la destruction est une urgence créative. La planète se meurt et nous appelle à cette urgence.



Quel a été, selon vous, le principal bienfait du numérique et quelle en est la plus grande menace ?

Le numérique fluidifie les échanges et irrigue la société de connaissances nouvelles. L’intelligence distribuée multiplie les découvertes et les prises de conscience dans tous les domaines, mais elle révèle également la face sombre de l’humanité : disruptions toxiques, manipulations et fake news qui brisent le lien social et désorientent le récit commun. Nous vivons un moment historique, porteur de fabuleuses promesses et de terribles menaces. Cette ambivalence appelle à un sursaut créatif. Bergson nous rappelle que l’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire. Un nouveau récit émerge, il nous reste à l’écrire collectivement.



Quelle est la place de l’empathie dans une société numérisée ? Quelles sont les autres clés d’une
humanité 2.0 ?

Un livre m’a marqué il y a quelques années, « Une nouvelle conscience pour un monde en
crise, vers une civilisation de l’empathie » de Jeremy Rifkin. L’économiste américain, ex conseiller de Barak Obama, y ouvre une perspective très stimulante : l’empathie comme nouvel horizon économique, le lien et la solidarité comme impératif de progrès. Son appel à
une nouvelle « conscience biosphérique » se fonde sur le lien entre la « noosphère », la sphère des idées de Theilard de Chardin qui trouve sa matérialisation dans internet, et la biosphère, la sphère du vivant. Ce lien nous invite à repenser le monde comme un écosystème informationnel global, fait d’inter relations, de connectivité, de symbioses et d’interdépendances, et il nous invite à trouver notre place au sein du tout.



La question de la créativité numérique semble être un champs assez nouveau, avez-vous perçu une évolution dans sa compréhension par les différents publics que vous fréquentez ?

Les outils numériques, l’intelligence artificielle et l’intelligence connective nous permettent de
créer et d’innover différemment. Mais cette mutation est si forte qu’elle nécessite de changer notre regard sur la créativité elle-même. A l’ère de l’IA, il ne s’agit plus de créer, mais de créer de nouvelles manières de créer, d’inventer de nouvelles manières d’inventer. C’est un changement de paradigme. Lorsque j’évoquais cela il y a quelques années au sein d’entreprises ou bien d’écoles d’ingénieurs et de managers, je voyais bien la difficulté à percevoir la différence entre créativité et art. Cette frontière tend aujourd’hui à s’effacer avec l’émergence de « l’empowerment créatif », la possibilité pour chacun de devenir plus créatif et capacitaire grâce au numérique.



La pédagogie ainsi que la transmission des savoirs paraissent centrales dans votre approche. Pour quelles raisons ?

Oui la pédagogie a toujours été au cœur de mes activités. Montessori, Steiner ou Freinet avaient compris comment développer la créativité, l’empathie, l’attention ou la collaboration. Ils avaient compris qu’il ne s’agit pas d’apprendre, mais d’apprendre à apprendre. Cette
pensée est plus que jamais d’actualité dans un monde où les métiers qu’apprennent nos enfants aujourd’hui n’existeront plus lorsqu’ils seront en âge de les exercer. Les neurosciences ont depuis démontré les incroyables facultés du cerveau, si on sait les solliciter. Les outils numériques offrent des possibilités fabuleuses dont il faut s’emparer, mais n’oublions pas que notre principal frein est notre propre imaginaire. L’enseignement doit nous aider à déconstruire nos représentations pour nous ouvrir à d’autres possibles, à favoriser le regard critique, le discernement, l’autonomisation et la créativité.



La technologie a-t-elle aussi un rôle important à jouer dans la résilience des entreprises ? La période de la crise sanitaire accélère t-elle la transformation numérique ?

Avec le confinement, des choses considérées comme impossibles sont devenues possibles.
J’ai été particulièrement touché lors d’un concert donné en live sur Zoom par l’Orchestre National de Paris. Un tel orchestre se présente habituellement dans un cadre très formaté : grande scène, musiciens tout de noir vêtus et formant un ensemble homogène face au chef
d’orchestre... Mais sur Zoom, tous ces marqueurs ont explosé pour donner à voir une mosaïque colorée d’individus, chacun saisi dans son décor familier, avec ses habits du quotidien. L’orchestre ainsi atomisé en autant de singularités devenait une diversité joyeuse, jouant à merveille un Boléro de Ravel tout en nuance, en symbiose et en créativité. C’est exactement ça, l’entreprise de demain ! Un ensemble en réseau où chacun est invité à
jouer sa partition, à exprimer sa singularité et son talent au sein d’une harmonie dynamique.



Vous travaillez depuis plusieurs années sur le concept de « smart city ». Quelles en sont les caractéristiques ?

La smart city vise à rendre la ville plus efficiente et résiliente en exploitant la data. Par exemple, le smart grid permet de produire, stocker et distribuer de l’énergie renouvelable à l’échelle locale. La voiture autonome peut réduire de 90% le nombre de voitures en ville. La ferme urbaine verticale économise 90% d’eau et de pesticide, pour 70% de productivité en plus. Ces innovations accroissent l’autonomie alimentaire et énergétique des villes tout en offrant des gains écologiques. Mais au-delà des infrastructures, c’est la dimension sociale qui est à repenser. L’idée est de favoriser le développement de territoires plus solidaires, créatifs et apprenants. Richard Florida a théorisé le concept de la Silicon Valley où des hackers, artistes et créatifs culturels se sont rassemblés pour « changer le monde » dans les années soixante. Avec les plateformes numériques, ils ont réussi au-delà de leurs rêves, mais pour quel résultat ? La smart city doit à présent concilier innovation, responsabilité et progrès social, en mettant la technologie au service du bien commun.



Quelle est la place de l’écologie dans la ville intelligente ? D’ailleurs, une ville intelligente est-elle forcément écologique ?

Il faut remettre la nature au cœur de la ville. Les études en neurosciences montrent que le « vert » et le « bleu » jouent un rôle important sur notre santé physique et mentale. En se coupant de la nature nous nous sommes coupés d’une part de nous-mêmes. Vue depuis nos villes, elle est devenue une abstraction. Mais sans elle nous disparaîtrons car « nous sommes la nature ». L’humain pèse moins d’1% de la biomasse terrestre mais il cause des désastres écologiques irréparables. Il est temps de repenser notre lien à la nature et aux autres. Il n’y aura pas de futur viable sans une éthique du soin et de l’attention à l’autre.



Pouvez-vous nous parler de vos projets à venir ?

Le Cube a été lauréat d’un appel à projets international pour l’organisation d’ISEA 2023, un événement mondial sur les arts numériques avec 60 pays participants, placé sous le thème de la Symbiose. Il se tiendra en 2023 à Paris avec plus de 100 lieux partenaires en Ile-de-France. C’est un projet fou qui mobilise un énorme écosystème d’acteurs issus des mondes des arts, des sciences et de l’innovation. Nous fêterons également les 20 ans du Cube cette année, avec beaucoup d’évènements surprises.



A l’ère de l’IA, il ne s’agit plus de créer, mais de créer de nouvelles manières de créer, d’inventer de nouvelles manières d’inventer. C’est un changement de paradigme.

Si vous aviez une machine à remonter le temps, quel conseil donneriez-vous à l'enfant que vous étiez à 10 ans ?

Je lui dirais de garder précieusement son regard d’enfant. De ne jamais renoncer à oser. Je lui suggèrerais également de pratiquer chaque jour l’art de l’émerveillement, et comme l’a si joliment écrit Virginia Woolf, « d’apprendre à bouger lorsque tout bouge autour »