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Interview

Sonia et Alexandre Poussin

Photographie Sonia et Alexandre Poussin

Aventuriers d'exception

13 septembre 2021

"Nous marchons pour tenter de ralentir le temps"



Sonia, Alexandre, vous êtes des aventuriers hors norme… Racontez-nous votre parcours.

Alex : Je suis né en Belgique, la cigogne passait par là, puis j’ai grandi au Québec. C’est là que j’ai contracté l’amour des grands espaces et de la nature. Je me souviens des camps de pêche, des hivers interminables avec 2m de neige, et le fait que tout était possible ! De retour en France ça a été Passy Buzenval, un pensionnat où j’ai pu faire les quatre cent coups, découvrir la gymnastique qui a été une composante très forte dans mon parcours : cela m’a ouvert la porte de tous les sports extrêmes que j’ai pratiqué par la suite. Le scoutisme aussi a beaucoup compté en m’apportant le liant solidaire, responsable et charitable nécessaire à la vie en société. C’est une des meilleures écoles de la vie, et là aussi un tremplin pour la maturité et l’aventure.

Sonia : Moi je suis une petite fleur de pavé, née à Paris, mais avec des racines en Dordogne d’où vient mon père, et en Slovaquie d’où ma mère a fui le printemps de Prague parce qu’elle faisait de la résistance anti communiste avec the Voice of America. A huit ans je franchissais toute seule le rideau de fer par trois jours de train pour aller passer mes vacances d’été avec ma grand-mère slovaque à Banska Bistrica ! C'est incroyable quand on y pense! Ce n’est qu’à partir de 1993 que ma mère a pu y retourner. Moi, je ne suis pas passée par la case scoutisme mais par la case Légion d’Honneur, j’y ai fait toute ma scolarité. Cela m’a appris aussi l’amitié, la solidarité, l’esprit de corps, le respect du règlement mais l’envie de le transgresser ou de s’en affranchir, si bien que cela développe une formidable créativité et une soif de liberté ! Je rêvais de voyages vers l’Asie, et ma rencontre avec Alex a été un détonateur !



Comment vous êtes vous rencontrés ?

Alex : Dans la rue ! Un copain de classe nous avait donné rendez vous à tous les deux au même endroit, sans nous prévenir, et il est arrivé en retard... Coup de bol ! Il avait besoin d’un chauffeur, moi, pour aller à un week-end de jeunes dans une belle maison à la campagne. Et c’est comme ça qu’on s’est rencontrés.

Sonia : Et cela a été un coup de foudre instantané ! Je venais du trottoir d’en face, et quand j’ai traversé pour aller vers ce beau garçon, j’ai vu qu’il devenait rouge comme une pivoine, et cela m’a fait perdre tous mes moyens. Je suis aussi devenu toute rouge. Et on est restés là à bafouiller tous les deux pendant un temps interminable… Notre ami est ensuite arrivé, et bien sûr il a été un de nos témoins de mariage.



Dès le premier rendez-vous, avez-vous pensé à traverser le monde ensemble ?

Alex : C’est venu plus tard car à ce moment-là j’étais à Sciences-Po et je faisais des petits boulots pour financer le tour du monde à bicyclette qu’on avait prévu avec Sylvain Tesson qui nous a lancé dans le monde de l’écriture et de l’aventure.

Sonia : Sauf que je suis venu les rejoindre à l’improviste au pied des Andes, en Argentine, pour aller avec eux jusqu’à Valparaiso ! Je n’avais jamais fait de vélo ! Je les ai aussi rejoint pour faire le tour du Manaslu quand ils ont traversé tout l’Himalaya à pied. Ensuite j’ai moi-même vécu mes propres aventures, mais plus solidaires : je me suis occupé d’un orphelinat pour petites filles des rues à Katmandou (au Népal) pendant six mois, j’ai fait une mission pédagogique à Saïgon, j’ai fait quelques barouds en Inde toute seule, je me suis mise au diapason de cet ostrogoth ! C’est comme ça qu’on a pu se marier et qu’on est partis marcher 14000 kilomètres en Afrique pendant trois ans ! Un super voyage de noces, du Cap de Bonne Espérance jusqu’au Mont des Béatitudes en Israël ! Le pied !



Chez Minds, nous aimons prendre le temps, apprendre à connaitre nos talents et nos clients, notamment en faisant plusieurs rendez-vous en marchant… Quelles sont les vertus de la marche ?

Alex : Hahaha ! J’ai écrit un livre sur le sujet ! Marche Avant ! Mais je vais essayer de faire une synthèse en quelques mots : la marche est une retraite mobile qui permet de se connaitre soi-même, et à partir de là, de s’intéresser aux autres. C’est une triple thérapie. Elle soigne le corps, la relation aux autres, et l’esprit. J’adore ce mot laconique de Stevenson quand il dit : « dehors guéris ! » En marchant on se reconnecte avec le monde réel, le temps réel, et l’espace réel. C’est une thérapie anti-virtuelle. C’est démocratique, tout le monde peut le faire, et cela reconnecte avec la nature et avec notre profonde nature. Le titre de mon premier chapitre est d’ailleurs « ambulo ergo sum » : je marche donc je suis !

Sonia : Quant à moi, je n’avais pour ainsi dire jamais marché avant de me lancer dans ces grandes aventures. J’y ai découvert une incroyable liberté, une disponibilité, le temps plein de la vraie vie, alors qu’avant, je me figurais que c’était une perte de temps.



De là à décider de traverser tout un continent en marchant… Comment vous est venue l’idée d’Africa Trek ?

Alex : Nous sommes partis le premier janvier 2001, le premier jour du troisième millénaire pour fêter nos deux mille ans d’histoire. Et nous avons choisi pour cela le berceau de l’humanité où l’aventure humaine a commencé il y a au moins 3,6 millions d’années. Nous avons ainsi voulu refaire le premier chemin des premiers hommes en remontant tout le Grand Rift Africain d’une seule foulée !

Sonia : Mais cela s’est fait jour après jour, tout simplement. Il suffisait d’y consacrer du temps de ne pas être pressé, de faire l’impasse sur le confort, d’accepter un certain nombre de sacrifices, la prise de risque et de s’accrocher à son idée. Et nous avons rencontré en chemin des gens qui en ont du temps : les paléoanthropologues qui se penchent sur notre lointain passé. À tous on leur a posé cette même question : « qu’est-ce que l’homme ? Le bout d’os que vous avez trouvé est humain ou pas ? Pourquoi ? » et avec eux nous avons tenté de progresser dans la définition de notre humanité.

Alex : Et au quotidien, bien sûr, nous avons pu découvrir tous ces gens en chemin, cette incroyable diversité humaine africaine, avec aussi beaucoup de points en commun, notamment l’hospitalité.



14000km plus tard et 1200 familles Africaines rencontrées, en quoi cela a changé votre vie et votre vision du monde ?

Alex : Justement après le processus d’hominisation qui a fait de nous des homo sapiens en partant des australopithèques en passant par les erectus et les habilis, il nous reste encore un bout de chemin à faire je crois !

Sonia : Oui, on est loin d’être des sapiens si l’on en croit les mauvaises nouvelles qui nous parviennent de tous les coins de la planète. Après le processus d’hominisation, le processus d’humanisation est toujours en cours.

Alex : Ce que nous avons vu et vécu c’est que les Hommes sont de nature plutôt bienveillante, hospitalière et généreuse. Tout le monde veut la paix et pouvoir offrir un avenir pour ses enfants. Les élites en revanche, les hommes de pouvoir ne sont pas forcément aussi bien intentionnés !

Sonia : Alors nous sommes toujours de grands philanthropes mais alertons sur les dérives et les tensions que nous voyons poindre depuis longtemps au niveau international.



Vous donnez des conférences en Français et en Anglais dans le monde entier. Quels sont les messages que vous faites passer ?

Alex : Nous croyons plutôt dans l’efficacité du concert des nations que celle du village mondial en proie à la concurrence du grand marché. L’effacement des frontières est une belle utopie mais lourde de conséquences. Nous ne sommes pas naïfs. Je préfère l’image des poupées gigognes, des ensembles et de la subsidiarité. Face aux grands enjeux du monde je crois qu’il va falloir privilégier le local, les circuits courts, plus de consommation culturelle et immatérielle que de gadgets venus du bout du monde et lutter contre la société virtuelle désincarnée.

Sonia : L’important c’est de recréer du lien social, de l’activité locale, que le mondialisme a vidé de sa substance. Cela peut paraitre paradoxal de la part de gens qui ont vécu et voyagé à l’autre bout du monde, mais la vie est faite pour répondre à cette question : « que puis-je faire pour mon voisin une fois que j’ai réglé le problème de ma survie ? » Si vous n’avez pas répondu à la première question, il y a peu de chance que vous vous intéressiez à la seconde. Je crois que le drame du covid et les enjeux environnementaux remettent beaucoup de pendules à l’heure.



Si vous en aviez la possibilité, que feriez-vous pour changer le monde ?

Alex : J’accompagnerais le changement en marche dans l’énergie, je ferais tout pour sauver les dernières forêts primaires, je reboiserais à tout va, partout, pour séquestrer du carbone, je tenterai de sauver un maximum d’espèces animales. Je réduirais drastiquement la pêche hauturière qui est un véritable carnage paléolithique ! Il faut lutter contre cette sixième extinction en cours au risque de disparaitre avec !

Sonia : je militerais plus pour la maitrise de la fécondité et le planning familial renforcé dans les pays où la démographie est incontrôlée. Je régulerais le marché en taxant les transactions financières. Le travail est trop taxé. Je le revaloriserais !



" La vie est faite pour répondre à cette question : « que puis-je faire pour mon voisin une fois que j’ai réglé le problème de ma survie ? »"

Si vous pouviez voyager dans le temps, quel conseil donneriez-vous à l’enfant que vous étiez ?

Alex : je lui aurais dit : "Essaye de t’accrocher avec les Maths !" Le fait de n’avoir jamais compris au bon moment l’intérêt des maths m’a fermé la voie des filières scientifiques. J’aurais voulu devenir chirurgien ou océanographe ! Je suis devenu écrivain voyageur pour parler du monde ! Et c’est peut être mieux comme ça. Je suis heureux, je ne regrette pas grand-chose dans ma vie.

Sonia : je me serais dit : « éteins ta télé et cultive tes talents ! » que de temps j’ai perdu devant des séries débiles ! Et ce temps ne se rattrape jamais. J’aurais fait plus de sport, plus de musique, plus d’activités ! Alors depuis, nous marchons pour tenter de ralentir le temps et de jouir de chaque jour qui nous est donné, de chaque rencontre, car il est là le véritable trésor ! A partager avec le plus grand nombre bien sûr ! Nous sommes devenus des apôtres de la sobriété heureuse. On peut faire beaucoup plus avec moins.